Les clefs

17 mars 2021

Gustave Caillebotte, Un balcon (1880), huile sur toile, collection permanente du Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid.

P comme Pereire, ou les débuts de la pierre liquide

En portugais, leur nom signifie « poirier », dont on se régale des fruits. De fait, personne n’a su mieux qu’eux faire fructifier un capital financier sous le règne de Napoléon III. Émile et Isaac Pereire sont des entrepreneurs et banquiers français d’origine portugaise ayant joué un rôle majeur dans la modernisation financière et le développement industriel de la France du Second Empire. Promoteurs immobiliers, ils ont financé de vastes opérations d’aménagement dans les 8e et 17e arrondissements de Paris, à Marseille et à Arcachon, décrites par Jean Autin dans Les frères Pereire : le bonheur d’entreprendre.

Émile et Isaac Pereire, c’est d’abord une vision renouvelée de la finance. Jusqu’alors gérée en « bon père de famille », la Grande Banque était dominée par les Rothschild et finançait ses opérations en fonds propres. Les Pereire généralisent le crédit et encouragent la spéculation immobilière. En bons précurseurs de la financiarisation du marché immobilier, ils participent à la « liquéfaction du capital ». Selon eux, pour prospérer, l’argent doit circuler, « couler, s’infiltrer partout » et « être le ferment de toute végétation sociale » pour reprendre les termes de Zola dans La Curée, récit à peine déguisé de l’entreprise des deux frères dont le personnage principal, Aristide Rougon dit Saccard, est inspiré. Auparavant considéré comme un bien solide et ancré auquel le destin des familles était attaché, le logement devient un simple véhicule de placement financier et de spéculation.

Les Pereire, c’est ensuite le quartier résidentiel de la Plaine-Monceau à Paris. Sous le Second Empire, durant la folle expansion économique que connaît la France entre 1852 et 1873, les deux frères se font un nom et une fortune liés à la pierre. En 1852, pour financer ses travaux de construction à Paris, Haussmann a besoin d’argent. Crédits d’État et municipaux, investissements privés... toute ligne de crédit est bonne à prendre et la finance est mise à contribution. Le Crédit Foncier est créé pour financer la transformation architecturale et urbanistique de la capitale.

Début 1853, Haussmann leur vend 17 hectares de terrain à viabiliser et reconstruire dans la rue de Rivoli au prix de 380 francs le mètre carré alors qu’il en vaut déjà 1000 à la Concorde, un kilomètre plus loin. En contrepartie, le préfet impose un cahier des charges strict : toits en dos d’âne et zinc, pierres de taille pour les façades des immeubles, galeries piétonnes, arcades équilibrées, frises linéaires. Il exige aussi l’achèvement des travaux pour le 1er mai 1855, date de l’Exposition universelle, soit en moins de deux ans de chantier ! Les Pereire acceptent et créent la Société Anonyme de l’Hôtel et des Immeubles de la rue de Rivoli en 1854…

... Qui devient Société Immobilière de Paris en 1858. Rapidement, l'entreprise achète, bâtit, échange et revend des terrains d'un bout à l'autre de la capitale ! Elle construit les grands magasins du Louvre, participe à la rénovation du quartier de l’Opéra, acquiert des immeubles déjà bâtis pour 98 millions de francs le long du boulevard Voltaire (11e), des rues du Caire, Saint-Denis, Réaumur, des boulevards de Sébastopol (2e), des Capucines, des Italiens (9e), des rues Marbeuf, François-Ier, de Marignan, de l’avenue Montaigne (8e), du boulevard Malesherbes et de la rue de Courcelles (17e). Servant d’intermédiaire foncier, elle achète aussi des terrains non-bâtis à Levallois et Clichy qu’elle revend à prix d’or. Enfin, elle fait construire les luxueux et célèbres hôtels particuliers du Parc Monceau dans le 8ème et bon nombre d'immeubles de rapport dans le 17ème.

L’entreprise des Pereire laisse un impressionnant héritage bâti à Paris, surtout résidentiel. Toutefois, les dépenses faramineuses des grands travaux haussmanniens auxquels les frères prennent part sont critiquées de toutes parts par la Banque de France alors conservatrice, l’aristocratie catholique hostile à la modernisation de la finance et les Rothschild qui considèrent avec mépris ces parvenus. À partir de 1863, à cause de tensions politiques à l'international, les difficultés des Pereire se multiplient. Les immeubles se vendent moins bien. Début 1866, le Crédit mobilier qui détient des créances considérables sur le patrimoine de la Société immobilière en est réduit à lancer une augmentation de capital en bourse pour se refinancer, suscitant la défiance d’actionnaires inquiets. La panique boursière provoquée par la victoire de la Prusse contre l’Autriche à Sadowa scelle le sort des deux frères qui doivent démissionner de leurs propres banques en 1867. Six ans plus tard, en 1873, la première bulle immobilière de l’Histoire éclate et les loyers parisiens s’effondrent. Comme le disait Marx, « tout ce qui est solide se volatilise » un jour. Même la valeur de la pierre liquide qu’Émile et Isaac pensaient maîtriser...

3 mars 2021

O comme Ostiarium, obscur objet fiscal

Façade murée du quartier des Carmes à Toulouse.

Il transforme votre maison en grotte et vous, en chauve-souris ou en rat cavernicole. L’ostiarium est une taxe frappant les portes des maisons. Pas bête, toutes en ont une ! Rendons à César ce qui est à César : cette idée lumineuse date de 46 avant Jésus-Christ et de la promulgation de la Lex Julia Sumptuaria, une des lois « somptuaires » réglementant et imposant les habitudes de vie et de consommation résidentielles. Officiellement, cet instrument fiscal vise à mettre à contribution l’ensemble des propriétaires de l’Empire. Officieusement, son dessein est plus sombre. À propos de l'ostiarium et du columnarium (impôt similaire sur les colonnes), le sénateur romain et gouverneur de Syrie, Metellus Scipio, déclare cyniquement vouloir : « suffoquer les provinciaux et oppresser le peuple par l’impôt ». L’étouffement fiscal se double d’une réelle asphyxie. Pour ne pas payer, les Romains se calfeutrent dans des logements moins ouverts, aérés et éclairés, qui favorisent le développement de maladies infectieuses, pulmonaires et articulaires liées à l’air vicié ou au manque de vitamine D.

Quelque siècles plus tard, à l’époque des Lumières où le fruit de l’impôt dont bénéficie la Noblesse est perçu comme une injustice par le Tiers-État, l’ostarium, pourtant disparu, est toujours cité comme instrument de tyrannie par les intellectuels de la bourgeoisie éclairée. Ces derniers souhaitent faire souffler un vent frais et nouveau sur une société d’ordres nécrosée par les inégalités. Dans l’Encyclopédie, Diderot et d’Alembert le définissent comme « tribut que l’on faisoit payer de porte en porte et qui étoit très injuste, puisqu’il étoit égal pour le pauvre et le riche ». Injuste mais rentable... Ironie du sort, juste après la Révolution, le Directoire réinstaure un prélèvement exactement similaire, appelé sans détour « impôt sur les portes et fenêtres ». Le Législateur ne manque pas d’air ! Le principe d’inviolabilité de l’habitat privé venant d'être sanctuarisé par l’article 2 de la DDHC en 1789, ce dernier fourbit le sombre dessein de comptabiliser le nombre d’ouvertures des logements comme signe extérieur de richesse (et donc comme assiette fiscale) plutôt que la surface habitable ou le nombre de cheminées intérieures.

L’impôt sur les portes et fenêtres fait partie des « quatre vieilles ». Avec la contribution foncière (revenus des terres), la mobilière (rente locative) et la patente (revenus industriels et commerciaux), il est l’une des quatre contributions directes aux finances publiques établies à la Révolution qui sévissent tout au long du XIXe siècle. Celui des « maisons meurtrières » et du repli sur la sphère de la domesticité, de la famille bourgeoise mononucléaire, confinée et étriquée. La principale victime de cet impôt indexé sur la surface totale des portes et fenêtres (encadrements compris) d’une habitation est la classe ouvrière, emmurée par les bailleurs-Thénardier qui condamnent les fenêtres des logements mis en location afin de réduire leurs charges. Dans Les Misérables, Victor Hugo fait d'ailleurs dire à l'un de ses personnages, l'évêque de Digne : « Il y a en France trois cent quarante-six mille maisons qui n'ont qu'une ouverture à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. Hélas ! Dieu donne l'air aux hommes et la loi le leur vend ».

L’ostiarium moderne est accusé de pousser à la construction de logements insalubres, sombres, mal aérés, munis de trop petites ouvertures et dans lesquels les locataires pauvres se sentent emprisonnés. Il faut attendre la première moitié du XXe siècle pour que cet impôt fasse l’objet d’une première dispense, d'abord en 1921 dans les habitations à bon marché (HBM). Sous l’influence des hygiénistes, sa suppression définitive est obtenue cinq ans plus tard, en 1926. Il a toutefois laissé des traces dans le patrimoine historique bâti, par la condamnation de nombreuses ouvertures dont ne subsistent souvent que les encadrements, parfois juste le linteau et les jambages, et parfois les meneaux.

24 février 2021

H comme Habiter, quelque part

Le terrain est mouvant…. Car nombre d’illustres se sont essayé à creuser cette notion et ont tracé de profonds sillons dans la philosophie comme dans les théories de l’architecture et de l’urbanisme. Désignant et pour longtemps ce que dans l’Histoire, Habiter pouvait bien signifier pour l’Homme, avec 3 grands H. Commençons par du concret : mettons que j’habite la terre… C’est un peu vague, néanmoins c’est encore pour l’instant la seule possibilité. Et ce simple constat me place dans un endroit unique de l’univers. Où et dans quelles conditions ? Mes possibilités sont subitement multipliées par cinq puisque je peux choisir un continent. Vertige de la multiplication, plus de 140 pays me tendent les bras et des centaines de milliers de villages, des millions de quartiers dans des centaines de mégalopoles.

Me voilà dans une rue ou ce qui y ressemble, étroite ou large, plus ou moins goudronnée. Quelqu’un a-t-il déjà calculé le nombre et la longueur de ces bandes qui cheminent entre deux rangées d’habitations ou qui mènent généralement jusque chez quelqu’un, jusqu’à une porte ? Puis-je me rapprocher davantage? Il me semble difficile de compter : quelque 7 milliards d’humains, combien cela ferait-il de maisons, sachant qu’un certain nombre n’en ont pas. Ça se complique : est-ce à dire qu’ils n’habitent nulle part ?

Moi, J’habite là. C’est chez moi avant d’être un logement, un logis, un foyer, un appartement ou une maison, affublé de tous les noms que lui donnent nos langues, nos cultures et les formes que lui assignent nos architectures. C’est là que je me sens bien, si je peux m’y reposer, m’y réjouir, y grandir, seul ou avec d’autres, m’y abriter de la pluie ou des ennuis de la vie. C’est là que j’ose me dévêtir, me confier et m’abandonner. Je peux vivre là parce que j’y ai un toit. Mais s’abriter suffit-il à habiter ?

Il serait trop simple et un peu rapide d’enfermer le concept entre des murs et un toit et de retirer au verbe sa forme active. Si le logement s’arrête juridiquement pour chacun au pas de la porte de son appartement ou à la grille de son jardin, habiter consiste bien à être au monde, aux autres, donc à agir. En prenant soin du déjà-là, suggère Heidegger, sans abîmer le monde. En le ménageant, ce qui laisse pensif sur le sens de ce « a » privatif qui nomme « a-ménagement » toutes les actions de transformation du territoire ayant pour but, précisément, de le rendre habitable, pour notre espèce et pour les autres.

Habiter représenterait ainsi un contrat social défini à la fois par un système de règles collectives que l’on pourrait nommer «cité» dans laquelle se nouent et se dénouent des relations humaines ; et par un tracé entre espaces vides et bâtis que l’on pourrait nommer «ville», suivant la distinction qu’en fait le sociologue américain Richard Sennett. Les politiques décident du premier, les ingénieurs, les urbanistes et les architectes du second, plus visible. Même si elles le reflètent souvent, les constructions transforment plus sûrement et plus durablement les paysages qu’un régime politique, qui lui peut basculer. La nature de ces deux structures qui organisent le monde et attribuent à chacun une place dans l’espace et dans l’échelle sociale définit pourtant bien la manière de co-habiter, collective et individuelle. La brutalité des sociétés se mesure, entre autres critères, à l’attention qu’elles portent à cet « habitat », compris comme un espace et un temps que l’on ne peut réduire à ses seules dimensions physiques. Revenons au concret, la qualité des Etats se jauge aussi à la manière qu’ils ont d’entasser leurs membres ou de leur permettre, depuis chez eux, une barre de 1000 logements, une cabane perdue dans les bois ou l’espace qu’ils s’approprient dans leur ville, d’ouvrir une perspective sur un autour visible et intelligible et de développer une pensée sur le monde.

23 février 2021

B comme Bâdguir, le double effet « kiss cool »

Les capteurs de vent du Complexe Amir-Chaghmagh à Yazd. © Jean Vannière.

Brrrr… Fujitsu, LG, Mitsubishi, Panasonic, Toshiba et autres fabricants de clims peuvent bien aller se rhabiller, au sens propre comme au figuré ! Place au bâdguir, l'attrape-vents dont le nom, aussi évocateur que poétique, désigne les tours émergeant des villes basses de certains déserts. Le bâdguir est une sorte de cheminée qui fonctionnerait à l’envers, une tour rectangulaire ou octogonale percée et exposée de façon à intercepter les vents qui soufflent à son sommet. Encore faut-il qu’ils ne soient pas brûlants, moins, en tout cas, que l’air stocké à l’intérieur. Ces constructions millénaires permettent de capturer et conserver un air vif et frais sous la chaleur de l’été indien… ou plutôt iranien ! C’est dans le sud du pays, en particulier à Yazd, la ville des « capteurs de vent », qu’ont été construits les plus beaux bâdguirs. Le palais Dowlat-Âbâd y abrite le plus haut du monde, dont la colonne octogonale s’élève à 35 mètres. La plupart mesurent plutôt de 5 à 20 mètres, taille optimale pour un refroidissement de 13 degrés celsius à la base.

Simple et efficace
Deux principes, l’un climatique, l’autre mécanico-thermique, confèrent aux bâdguirs leur simplicité et leur génie écologique. Susan Roaf, architecte, écologue et enseignante à Oxford, s’est prise de passion pour ces édifices, jusqu’à leur consacrer une thèse et un ouvrage, Ecohouse, explorant les techniques architecturales vernaculaires au service de la transition écologique au XXIème siècle. Tout est pensé pour accentuer l'effet réfrigérant : leur matériau, de l'adobe, un mélange d'argile et de paille isolant, leur forme longue et étroite qui oriente la circulation descendante de la moindre brise d’air jusqu’à la base de l’édifice creux. Au contact de la cavité plongée en permanence dans la pénombre, l'air se rafraîchit. En l’absence de vent, le second effet, l'effet « cheminée», prend le relai. La dépression créée par la différence de température fait remonter l’air chaud dans les pièces de la maison et dans la tour. Il s’en échappe en créant un courant d’air qui ventile les pièces reliées à la base du bâdguir.

Simple et sain
L’effet réfrigérant est encore plus efficace si le bâdguir est relié à un « qânât », canal sous-terrain approvisionnant les habitations des zones désertiques en eau potable au contact de laquelle l’air se refroidit. À la base des bâdguirs les plus performants et avant l’apparition des congélateurs, les familles bourgeoises iraniennes avaient d’ailleurs aménagé des « yakhtchals », pièces isolées par des murs de plusieurs mètres d’épaisseur, dans lesquelles on parvenait à conserver de la glace ! En plein été, dans des villes du désert où le thermomètre peut monter jusqu’à 50 degrés, le bâdguir garantit ainsi une température avoisinant les 15 degrés au niveau de l’orifice distribuant l’air réfrigéré au rez-de-chaussée. La qualité de l'air sans cesse renouvelé surpasse aussi celle de l'atmosphère « en conserve » nourri de microparticules passé par les filtres encrassés de nos clims.

Simple et plein d'avenir
Pourrait-on remplacer les climatiseurs hideux et monstrueusement énergivores qui mitent les façades des logements de nos métropoles? À l’heure où nos centre-villes anciens et minéralisés se révèlent particulièrement vulnérables au réchauffement climatique et au phénomène résultant des îlots de chaleurs, la technique du bâdguir peut apparaître adaptée à des zones plus tempérées, en ajoutant un clapet qui permet de les fermer l’hiver. Ces tours « réfrigérantes », très répandues dans l’industrie, pourraient retrouver un usage domestique. Adaptées aux climats chauds, neutres en énergie… pas besoin de chercher très loin pour leur garantir un avenir !

4 février 2021

A comme Airbnb...zzness

Trois siècles après la mort de Bernard Mandeville, une autre « fable des abeilles », moins heureuse, mériterait de nous être contée. L’abeille en question s’appelle Airbnb. Elle souhaite disrupter le modèle économique de nos « ruches » afin de produire plus de miel. Elle a révolutionné le fonctionnement du parc locatif de nos villes. Moderne et individualiste, rebelle mais capitaliste, Airbnb fait son nectar de l’ubérisation de la ville et du droit locatif, à l’ombre des fleurs d’amandiers et de jacarandas de Californie. Au pays du lait, du miel… et des business angels !

Fin 2007, deux jeunes designers, Brian Chesky et Joe Gebbia créent la société « matelas gonflable et petit déjeuner », « AirBed & Breakfast » . Ils vivent alors à San Francisco, immense et vrombissant couvain à ciel ouvert, incubant les jeunes cadres créatifs de demain. Ces deux-là ont l'idée de proposer des locations de courte durée aux touristes et à ces abeilles solitaires d’un genre nouveau que sont les nomadic workers : ces jeunes surdiplômés, hyper-mobiles trimballant leur bureau dans un laptop et leur maison dans une valise. Ils se déplacent en essaim, au rythme des vols internationaux entre deux villes-monde où le prix d’une nuitée hôtelière dans une chambre simple dépasse 100 euros, d’où l’intérêt de leur proposer un pool de logements locatifs à bas prix. À l’époque, San Francisco connaît déjà une fièvre démographique et immobilière liée au développement des startups informatiques qui ont colonisé toute la Silicon Valley. Les prix des logements se sont envolés ! L’équation marchande d’Airbnb est alors toute trouvée : pour les propriétaires ou les locataires, le service proposé offre l’occasion d’accueillir un « hôte » et d’empocher un joli pactole en louant ou sous-louant son logis à un loyer mensuel plus élevé que celui offert par la location traditionnelle. Les voyageurs en transit trouvent un toit moins onéreux que l’hôtel et la promesse d’une expérience, authentique et locale. Il y en a pour tous les goûts et budgets, de l’alvéole minable à la loge digne de la reine des abeilles !

Du buzz au bizz
Rapidement, Airbnb essaime partout dans le monde. Des centaines de milliers de logements du parc locatif traditionnel sont transformés en locations touristiques, pour quelques jours ou pour de bon. Le « bzz » de l’abeille devient « buzz », puis « bizz’ ». Le chiffre d’affaire et la capitalisation boursière de l’entreprise s’envolent avec le volume du précieux pollen qu’elle extrait, en butinant les frais de services facturés aux usagers. Alors que l'entreprise ne possède même pas un mètre carré. Situés dans les cœurs des principales villes, les grands logements, et plus encore les petits, sont massivement convertis en locations touristiques et mis en ligne sur le site de la firme. Le modèle se développe partout, même dans les territoires ruraux et peu tendus, où il représente ceci-dit l’opportunité d’entretenir et valoriser des résidences secondaires ou des logements anciens sous-utilisés ou désaffectés.
Dans la ville cependant, le bilan d’Airbnb est moins vertueux. Pêchant par excès de gourmandise, l’abeille est aujourd’hui responsable d’une raréfaction de l’offre locative dans les quartiers centraux des grandes villes. Vorace, elle a en réalité tout d’un faux bourdon : sa promesse vaporeuse annoncée dans sa formule marketing « belong anywhere » (« chez soi partout dans le monde ») est une supercherie et surtout une menace pour les vrais habitants. Plus prompte à extraire le miel qu’à le produire, elle est responsable d’une forte inflation des loyers et d’« expropriation différée » qui prive les ménages locataires en début de parcours résidentiel d’une partie du parc auquel ils pouvaient prétendre.

L'abeille vrombit moins fort
La chute de la fable pourrait changer. Aujourd’hui, de nombreuses municipalités tentent d’encadrer ou d’interdire les locations touristiques dans leurs centres. A Paris, Londres, Madrid, Seattle, San Francisco, Amsterdam… il est illégal de louer son bien plus de 60, 90 ou 120 jours par an. Berlin interdit de louer plus de 50% de la surface de son logement pour une courte durée. Tandis que Vienne a purement et simplement interdit toute location Airbnb dans plusieurs de ses arrondissements. L’adversité administrative n'est pas seule à menacer l'insecte. La crise du Covid remet également en cause la pérennité du modèle économique somme toute très « liquide » et précaire de la ruche Airbnb. Le déclin massif du nombre de clients internationaux, lié à l’effondrement des voyages l’a fortement fragilisé en l’espace de quelques mois. Trop gloutonne la reine a dû licencier un quart de son personnel -1900 employés-, afin de faire face à un bilan commercial annuel lourdement déficitaire.

6 février 2021
France Inter Olivier Marin
6 janvier 2021

Z, de la Zone au Zan, le zig-zag du Z urbain

C’est la zone… interlope, dangereuse, attirante et dérangeante. La zone des trafics, de la débrouille. A Paris, juste au-delà de la ceinture des boulevards des Maréchaux, déjà plus tout à fait la ville, pas encore la banlieue. « No man’s land », « non aedificandi », plutôt définie par ce qu’elle n’est pas lorsqu’elle n’est suivie d’aucun adjectif. Elle fut aussi rouge et interdite, libre ou occupée.

Ainsi qualifiée, la "zone" détermine un périmètre, dont les limites fixent certaines règles, parfois à l’écart du droit commun, ce qui est bien pratique pour aménager le territoire. Le terme est si prisé par l’administration qu’il est, depuis des décennies, ré-utilisé pour désigner des lieux qui troquent leur nom contre un statut facile à repérer, à classer et souvent avantageux. Il n’est plus ici question de lieux dit, de paysage, de topographie ou d’histoire, mais d’avantage fiscal, de taux bonifiés ou de prix au mètre carré.
Ainsi, des grands ensembles : les « ZUP », ou les zones à urbaniser en priorité à partir de 1959 pour accueillir les populations nouvelles, font oublier qu’on est à Marseille, à Bron ou à Clichy. Ainsi des nouveaux quartiers qui les suivent à partir de 1967, les « ZAC », les zones d’aménagement concertés qui définissent un mode de faire et bientôt des typologies urbaines, se ressemblent et finissent pas zaccager le paysage. Ainsi des « ZRR », les zones de revitalisation rurale dans lesquelles les constructions de résidences de tourisme censées relancer ou retenir l’économie, sont encouragées par des avantages fiscaux entre 1995 et 2005. Et encore les merveilleuses « ZPPAUP » entre 1983 et 2010, zones de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (devenues AVAP). Plus récemment, les zones ont gagné une personnalité, presqu'un caractère. Elles sont tendues, stressées, et forcément peu amènes, quand la demande de logement y est forte, détendues, relax, quoi -ou désertes-, et à nouveau accueillantes lorsque personne ne veut plus y habiter.
A l’exception des enclaves qui visent à préserver les vues, l’espace, bâti ou pas, dans la « zone AU » (à urbaniser), il est toujours question de construire. Sauf pour ceux qui luttent contre les grands projets plus ou moins utiles, au nom de la défense de l’environnement, d’un mode de vie ou d’une opposition frontale au capitalisme. Avec défi et humour ils ont gardé les codes tout en détournant les « zones d’aménagement différé », en « ZAD », différé à jamais et surtout à défendre.
Ces « Z » administratifs dont on finit par reconnaître les images standardisées racontent en deux dimensions les méandres de la ville moderne et banale qu’Apollinaire a si bien su capter dans le long poème qui ouvre Alcools. Il parvient à rendre à la Zone toute sa richesse, sa diversité, son humanité habitée en évoquant des bribes de villes qu’une errance peut laisser entrevoir. En 2020, le Z urbain a pris un sacré virage sémantique en passant de la zone au zéro artificialisation nette des sols. Il faudra bien du zèle pour passer de la zone au zan.

18 décembre 2020

F comme Foncier

Le "foncier" a le pouvoir magique de transformer sa valeur...

Comme foncier ou comme "F word..." ? Restons polis, mais tout de même, ce foncier est bien embêtant! Un vrai souci. Car il est presque toujours flanqué de quelques acolytes comme "pollué", "enclavé", et surtout ses deux inséparables, “trop" et “cher". Le foncier est toujours trop cher. Sinon, on emploie un autre mot et on parle d'un beau terrain, d'une parcelle, en laissant aux spécialistes de l’aménagement urbain ou de l’immobilier ce "foncier". Il sonne un peu technique et ôte à la terre toute la symbolique archaïque et poétique. La notion est pourtant simple: le foncier, c’est le sol, la condition même de toute construction, puisqu’il faut bien la poser quelque part. Mais ce mot-là n'évoque ni la douceur de l'herbe qui y pousse, ni le goût de la pomme qui finit toujours par tomber, il ne parle que d'argent. Car le foncier a un super-pouvoir, celui, selon l'endroit où il se trouve, de multiplier sa valeur.

Ce n’est évidemment pas le prix de la pelletée de terre à excaver qui varie, mais selon les documents d’urbanisme en vigueur dans le secteur, ce que l’on peut construire sur ces mètres carrés. Un projet d’immeuble et un PLU transforment ainsi le foncier en "charge foncière" ou en "droits à construire", qui représentent la surface constructible maximale autorisée, et déterminent son prix. L’alchimie est d’autant plus troublante qu’une fois bâti, le "foncier" disparait, mêlé à la valeur intrinsèque du bâtiment, jusqu’à son éventuelle démolition. Le cycle magique peut alors recommencer.

Selon que sa parcelle est située en rase campagne où personne ne veut vivre, ou bien au coeur d’une agglomération où tout le monde se précipite et où les promoteurs se livrent une concurrence acharnée, selon la hauteur ou le volume autorisés, le vendeur de foncier verra ses gains s’envoler. Et aura tout intérêt à céder son terrain à celui qui lui offrira le plus gros chèque. A priori, un promoteur capable de bâtir un immeuble de 4 étages plutôt que son voisin désireux d’agrandir sa propriété. Est-ce juste? Ce n’est pas une question que se pose la spéculation immobilière qui encourage cette "rente", elle aussi "foncière". Elle désigne le prix atteint par des terrains qui, sans bouger -par définition-, profitent de tout ce qui se passe autour d’eux: changement du plan local d’urbanisme qui transforme en un secteur constructible une zone jusque là réservée aux betteraves, arrivée d’une route, d’une gare ou d’un métro... Ces décisions politiques, publiques et financées par la collectivité, (c'est à dire nous), ont ainsi presque toujours pour effet de faire exploser les prix de foncier, augmenter les prix de vente des bâtiments construits dessus, tout en enrichissant des propriétaires qui parfois n’en attendaient pas tant.

Le foncier est-il condamné à être toujours “plus“ ou “trop“ cher? La main invisible du marché peut tasser les prix, si la demande disparait ou si des nuisances provoquées par exemple par le changement climatique rendent des terres,-même constructibles- inhabitables. Des gestes politiques et autoritaires peuvent aussi limiter le prix des terrains à vendre, dans des secteurs d’aménagement. Mais plus l’urbanisation se développe, plus le foncier devient rare, là où il est convoité. Et plus les promoteurs sont prêts à le payer cher sans menacer leurs bénéfices, puisqu'ils répercutent cette valeur du sol dans les prix de vente des bâtiments construits dessus. ce qui mène à un intéressant syllogisme faisant de l'achat d'un foncier toujours une bonne affaire: après tout, ce qui est rare est cher, un foncier bon marché est rare donc un foncier bon marché est cher, mais vaut le cou(t)... CQFD.

11 décembre 2020
Liberation par Sibylle Vincendon

Pour écouter la conférence le plus grand architecte c'est Bercy, c'est ici...https://www.youtube.com/watch?v=TR7AyyunOYU

Pourquoi les logements neufs sont petits et mal fichus

Aucune fatalité. En mettant face-à-face un promoteur et un chercheur, l'Institut des hautes études pour l'action et le logement (Idheal) donne les clés économiques de cette néfaste évolution.

9 novembre 2020

F comme Fenêtre

«Le mur a beaucoup fait pour l’homme. Par son épaisseur et sa résistance, il l’a protégé de la destruction. Mais bientôt, la volonté de regarder au dehors a poussé l’homme à faire un trou dans ce mur», écrit l’architecte Louis Kahn. Ouvrant une brèche dans la structure, la fenêtre fragilise l’édifice tout en lui offrant une fonction: la lumière rend les lieux habitables, comme la possibilité d’y entrer ou d’en sortir. Par la fenêtre la pensée s’évade et, plus subrepticement ceux qui font...le mur. La transparence ouvre des perspectives, une vue ou, comme dans l’architecture japonaise, s’arrange pour mettre en scène l’extérieur, à l’intérieur, en encadrant un tableau naturel qui change avec les saisons.

Ces jours-ci, la fenêtre retrouve ses fonctions: ventilation naturelle prônée par le courant hygiéniste des années 20, vital en milieu confiné; mesure du temps qui passe à l’aune de la luminosité, et... contrôle social: les va-et-vient de lumières et les ombres chinoises disent qui n’est pas là et révèlent les rythmes de vie de nos voisins. Appuyé au bâti, ou assis sur le bord de leur fenêtre, les uns se saluent. Les autres, postés derrière un rideau s’épient. Ils ont, un temps, applaudi un drame qu’ils ne voyaient pas, mais dont ils voulaient remercier les acteurs, Ces protections varient avec le soleil: vitres entièrement dégagées au nord de l'Europe, grande ouvertes, "à l’anglaise" dit-on, les battants dirigés vers l’extérieur pour capter le moindre rayon. L’ouverture à la française se fait vers l’intérieur déjà dissimulé par l’épaisseur du mur et "mangent" de la surface lorsqu'elles sont ouvertes. Encore plus au sud, les moucharabieh diffusent une douce lumière filtrée par la dentelle de pierre ou de bois qui permet surtout de voir sans être vu, tout comme les jalousies qui portent bien leur nom. Les réglementations sur le climat ont rajouté une dimension moins poétique aux fenêtres. Considérées comme des zones de déperdition d’énergie, elles ont parfois tendance à rétrécir, comme les pièces qu’elles éclairent. Et à devenir les meurtrières d’une architecture généreuse.

9 novembre 2020

M comme Mètre Carré

Ce n’est pas bien grand un mètre carré, une grande taie d’oreiller, un carré d’un mètre de côté. Mais cette surface a tendance à fuir les villes denses à tire-d’aile. Au point qu’aménageurs et promoteurs courent toujours derrière, prêts à dépenser des fortunes pour en attraper quelques-uns. Le plus simple consisterait évidemment à aller les cueillir là où ils poussent en pagaille, les campagnes en sont pleines. Le hic, c’est que même petit, le mètre carré est intransportable. Il faut faire avec, là où il est. Or le mètre carré naturel a deux contraintes majeures. D’abord, il fait partie des réserves agricoles ou de terres non bâties qu’il faudrait laisser intactes, Ensuite, et malgré cette valeur refuge qu’on lui attribue désormais, loin des gares, des routes et des villes, il ne vaut pas un clou.

Bizarrement, le mètre carré pollué, se vend un peu mieux, à condition qu’il soit bien situé et briqué. Les villes ont grandi, absorbant peu à peu les terrains et les bâtiments des usines dont l’activité était reléguée plus loin. Ces anciennes halles, ces grands vides, ces «trous noirs» font d’excellents sites à rebâtir ou à rénover, malheureusement souvent bourrés de métaux lourds et d’hydrocarbures. Une fois frotté et astiqué, plus propre que jamais, le mètre carré industriel devient un intéressant placement. Le mètre carré bâti, plus ou moins ancien, à agrandir ou rénover ne fait pas toujours rêver les opérateurs. Ils aiment apercevoir l’horizon et imaginer le leur... Ici il faut faire avec l’existant, tenir compte du déjà là, d’un quartier, de bâtiments, et même d’habitants encombrants qui voudraient aussi donner leur avis. Ce mètre carré là, parfois un peu cabossé, pas très droit est pourtant désormais le plus abondant dans les villes.

Faut-il encore le mesurer. A Paris officie un notaire au nom prédestiné: depuis 1997, Maître François Carré, comme tous ses pairs, s’assure qu’un texte presqu'aussi géométrique que lui, est bien respecté lorsqu’il scelle la vente d’un appartement. La loi «Carrez», du nom de son rapporteur, prédestiné lui aussi, certifie que le nombre de mètres carrés vendus est bien le bon. Elémentaire... Il suffirait de prendre un mètre. Pas tout à fait, le législateur a tous les droits, même de changer la manière de faire des additions, dans le but utile, ont dû penser députés et sénateurs de l’époque, de ne compter -et donc ne payer- que la surface «habitable». Ainsi disparaissent les épaisseurs des murs, les surfaces où les grands ne tiennent pas debout, à moins d’un mètre quatre vingt, les balcons, les trémies d’escaliers, les embrasures de portes fenêtres...C’est faire bien peu de cas de tout un tas d’endroits bien réels. Des coins où l’on se sent bien, des greniers où l’on s’invente des vies, des balcons où l’on prend le soleil ou des nouvelles de son voisin, des entre-deux portes où l’on se cache, tout un univers spatial qui prend ces jours-ci une autre dimension. La loi ne s’applique d’ailleurs toujours pas aux maisons individuelles, sans doute trop pleines de ces recoins non mesurables donc inexistants? Etalon du prix de l’immobilier, le mètre carré a aplati tout ce qui fait l’unicité d’un chez soi et mené à la fabrication de boites de plus en plus carrée, simples et efficaces. A un marché dont le cours monte et descend selon les cycles économiques et n’a plus grand chose à voir avec le plaisir d’habiter. Faut-il passer au mètre cube, pour tenir compte des volumes ? Ou inventer une autre unité de mesure, le «mètre coeur» par exemple qui tiendrait compte pour fixer le prix d’un logement de quelques critères qui n’en ont justement aucun.

6 novembre 2020

C comme Confinement

Le lien est récent. L’avenir dira s’il était conjoncturel. Ou bien si confinement rimera désormais avec logement. En 2020, d’un bout à l’autre de la planète, plusieurs milliards de personnes ont été renvoyées à leurs pénates, cloitrées chez elles, plus ou moins strictement et plus ou moins longtemps. Enfermées, entre 4 murs, dans un espace souvent trop petit pour accueillir, 24 heures sur 24, tous ses occupants, y travailler, y faire l’école, du sport et la cuisine. Qui a le premier employé ce mot ? "Confinée" se dit «d'une population animale trop nombreuse dans un espace trop restreint», ce qui renvoie parfaitement au sentiment d’oppression que peuvent provoquer des séjours trop longs dans l’espace souvent exigu de l’habitat en ville. Le terme était jusqu’alors plus usité, d’après la sémiologue Mariette Darrigrand, dans la sphère juridique et pénitentiaire, donc punitive. Cette connotation renvoie aux anglo-saxons, plus directs -ou plus francs- qui emploient le «lockdown», et même «The Great Lockdown» pour évoquer la période, en assumant la dimension, coercitive et brutale d’enfermement et de verrouillage. Le mot a suivi le virus autour du monde pour s’imposer au détriment des expressions locales. Le «lockdown» a pris de nombreux accents. Pas en France. Nous avons conservé notre confinement. Il n’a rien d’agréable, alors qu’un «chez-soi» devrait l’être, tant ce terme contient d’intimité et d’identité.

Cette injonction à y rester était sidérante début 2020, lorsqu’elle fut d’abord déployée en Chine, à l’échelle de mégalopoles de plusieurs millions d’habitant.e.s, «aux confins» d’un monde que l’on regardait de loin et, avouons le, un peu goguenards. Elle l’est devenue plus encore quelques mois plus tard lorsque des pays entiers ont été comme figés par l’interdiction au plus grand nombre de sortir de chez soi. Pour se mettre à l’abri ou pour sauver des vies, selon la teneur du message politique jugé le plus efficace. Le confinement saison 1 a renvoyé chacun.e à sa condition d’habitant.e, faisant ressortir pour les un.e.s, le confort d’un lieu choisi et aménagé avec soin, pour les autres, la promiscuité, le manque d’intimité, l’envie d’être ailleurs. Faisant des logements des refuges ou des prisons, dans lesquels, selon son lieu de résidence ou ses revenus -ce qui va souvent ensemble-, le risque sanitaire n’était pas le même. «Au sein de la métropole du Grand Paris, l’épidémie au printemps a d’abord tué les personnes âgées des villes pauvres. L’habitat surpeuplé et souvent dégradé a joué un rôle décisif», expliquait Luc Ginot, le directeur santé publique de l'agence régionale de santé d'ile de France, au Monde. En sortaient les travailleurs.es «essentiel.le.s» au bon fonctionnement, des hôpitaux bien sûr, et de ces grandes villes qui ne tournent pas rond sans commerces alimentaires, ni réseau électrique, eau, ramassage des ordures... Etaient donc sémantiquement exclu.e.s de cette «utilité essentielle» tou.te.s ceux/celles sommé.e.s de rester «au foyer», y compris les femmes ainsi nommées, quand elles arrêtent de travailler pour élever leurs enfants. Pour tou.te.s, le moment a aussi été celui d’une apnée de 55 jours au coeur d'une vie personnelle privée des soupapes habituelles, les autres et l’ailleurs.
Rester chez soi a été l’occasion d’observer que notre habitat n’est pas toujours pensé pour justement être... habité. Chambres exiguës, bureaux ou espaces de travail inexistants, cuisines ouvertes et trop petites, manque de lumière, absence d’un balcon digne de ce nom, ou d'un jardin... Tous ces défauts nous ont subitement sauté aux yeux, révélant de façon frappante, ce dont nous manquons, et, en creux, la faiblesse de l’innovation et la médiocre qualité des appartements construits depuis plusieurs décennies. Paradoxalement, le confinement fut un révélateur qui devait pousser à faire mieux, au cas où... peut-être un jour, il se reproduirait.

15 octobre 2020

A comme Abordable

Le logement « abordable » est directement issu de la notion anglo-saxonne "d’affordable house". Littéralement, le logement qu’un ménage peut "se permettre" d'acheter ou de louer, sans mettre en péril son pouvoir d’achat quotidien. Il commence bien notre alphabet... Comme toute politique publique de l'habitat qui devrait, d'abord, rendre suffisamment de logements « Abordables ». Pour y parvenir, il faut d'abord s'assurer que tout le monde puisse rembourser ses mensualités d'emprunt ou payer son loyer. Et ne pas oublier les charges, notamment en copropriété, les impôts locaux et les dépenses d’éclairage et de chauffage. La charge, aussi appelée le taux d’effort, c'est-à-dire la part de revenus qu'un ménage dépense pour habiter quelque part est considérée comme trop lourde au-delà de 30% . C’est d’ailleurs peu ou prou la limite au-delà de laquelle les banques ne prêtent plus.

Fabriquer des logements abordables est devenu une obsession des différents gouvernements depuis plus d’une décennie, comme un aveu d’impuissance face à un marché qui ne se régule pas seul et dont les prix en hausse permanente excluent de plus en plus de ménages des zones qu’ils convoitent car c'est là que se trouvent les emplois. Plusieurs dispositifs organisent la production de ces logements plus ou moins « abordables », plus ou moins accessibles, un autre A . Le logement social en est un et la France dispose d’un stock de HLM de 5,5 millions pourtant, insuffisant : ceux qui sont bien situés sont occupés, les autres parfois ne trouvent pas de locataire. Les logements intermédiaires créés en 2014 par la loi ALUR appartiennent à de grandes foncières qui les louent à des tarifs plafonnés. D’autres systèmes se mettent en place comme l’intermédiation locative ou le "bail réel solidaire". Ces montages parfois complexes, qui exigent plusieurs acteurs, fractionnent la propriété dans le temps ou dans l'espace font baisser le coût d’accès au logement. Ils sont encore trop expérimentaux, ou pas assez connus pour faire du logement en France un bien « abordable ».

9 novembre 2020

I comme Intérieur

Le printemps a fleuri en vase clos cette année. Carrés, plus ou moins encombrants, posés sur des consoles, des tables ou des commodes et allumés en permanence... qui dévoilent, sans pudeur, des intérieurs confinés mais ouverts à tous les  vents. Que disent de nous ces nouveaux Espèces d’Espaces dont George Perec aurait dressé une géniale classification? Le bureau, pour qui en possède un, est le meuble roi et la pièce maîtresse de ce nouvel échiquier. Les chambres ne sont plus privées, si c’est là qu’il est possible de s’isoler pour s’ouvrir au monde. Le salon devient salle de sport ou de cours, à pratiquer à plusieurs. La cuisine, si elle est assez grande fait office de communs. Lieu de retraite solitaire, les toilettes seules garantissent encore l’intimité. Mais vite fait, car derrière la porte, les autres attendent. Dès lors qu’il faut au même endroit, faire l’école et l’amour, travailler et cuisiner, se réunir en s’isolant, que peut-on montrer, que doit-on encore cacher?

S’installe une acceptation forcée et presque enjouée, accompagnée d’une mise en scène de chez-soi, ce miroir impossible à critiquer sous peine de se renier soi-même. Le désordre devient un sympathique signe de vitalité de la famille, les bibliothèques fournies signalent la culture, les moulures l’aisance, la lumière, le confort. Chaque détail parle... La distance déjà diminuée entre nos vies professionnelles et privées n’a plus que l’épaisseur d’un écran, traversé parfois par de familiers intrus en pyjama. Les fenêtres sur le monde se sont retournées, mobiles et fouineuses, à toute heure. Attirantes comme un «trou noir» dit Mona Chollet dans son Chez-soi, Une odyssée de l’espace domestique, un manuel de survie utile ces jours-ci. Par-là, on peut sortir dans l’espace public, mais ce canal est désormais ouvert dans l’autre sens, aux collègues pourtant jamais conviés à la maison, à la chaîne hiérarchique subitement aplatie par un sort commun. La foule domestique et extérieure est envahissante. Elle entre partout et souvent sans frapper. Les caves, zone blanche des villes connaîtront peut-être un nouvel engouement. Ou le refuge dans le refuge, à l’abri des ondes, du son et de la vue. Le printemps c’est aussi le temps des cabanes. L’hiver qui vient, celui des igloos...

23.02.2020

Nouveaux Horizons
– Paris 18e

Architectes : Brenac & Gonzales & Associés - Moa | 15 654 m²
| 254 logements 20 locaux d’activités soho | 1 commerce |
Construction : 2015 – Livraison : 2019 | Visite de l’îlot E

© Stefan Tuchila

Deux tours de 50 mètres ont poussé dans le nouveau quartier de la Chapelle Internationale dans le 18ème arrondissement de Paris. C’est là, en bordure de ville que ce genre d’immeuble a à nouveau droit de cité. Face à face, ou presque, les deux bâtiments sont légèrement décalés, pour éviter les vis-à-vis trop proches ou trop nombreux. Difficile toutefois d'éviter la cohabitation, compte tenu du nombre de logements imposés. Les deux tours se toucheraient presque. Et l’interstice qui les sépare rappelle les silhouettes hérissées des villes asiatiques. Au fur et à mesure de la montée, les vues se dégagent dans certains angles, un paysage inédit apparaît vers Montmartre. Notamment dans les cages d’escaliers abritées mais ouvertes qui scindent la tour E2 et créent une faille dans la E1.

© Stefan Tuchila

© Stefan Tuchila

Habitat vertical, donc? Village plutôt, car l’urbanisme du quartier entend composer un ensemble, entre les logements et les rez-de-chaussée, baptisé « socle de ville » par ses concepteurs, l’agence AUC qui travaille et décline ce concept au fil de ses projets. Il permet de dialoguer avec la halle de fret voisine, bâtiment incontournable, aujourd’hui entièrement réaménagé, qui semble faire corps avec les deux tours. Les soho – small office-home office vont activer ces volumes de 7 mètres de haut, en rez de chaussée. Des locaux d’activités qui sont aussi des logements, des logements qui servent de locaux d’activités : combo idéal pour un confinement réussi. La programmation est audacieuse, il fallait trouver la place et l'accès à ces lieux hybrides : pour accéder à ces espaces, les futurs small home officers emprunteront une passerelle en pente douce qui atterrit sur une rue intérieure lumineuse, à investir et partager, d’autant plus pratique -et sécurisée pour les habitants inquiets ou suspicieux- qu’elle ne communique pas avec les logements des étages supérieurs.

© Stefan Tuchila

© Takuji Shimmura

Quid de la ville haute ? La structure des tours est bien visible: d'énormes poutres de béton blanc tiennent le bâtiment, à la façon -allez, osons-le!-de la Hanckock Tower de Fazlur Khan, à Chicago. Cette exo-structure présente trois avantages : elle allège le poids par rapport à des murs entiers, économise de la matière - sujet central lorsqu’il s’agit d’un matériau aussi énergivore que le béton - et permet plus de liberté à l’intérieur des logement. Comme le souligne Julien Monfort, architecte du cabinet MOA, "*les surfaces sont petites, mais les logements modulables". Les façades étant porteuses, les murs intérieurs peuvent être facilement abattus. Et le T4 de 74 m2 que nous visitons pourrait facilement se transformer en un grand deux-pièces. Pourquoi alors ne pas avoir d’emblée dessiné des appartements plus vastes? Parce que le promoteur, Sogeprom, a choisi des typologies classiques d’appartements de deux, trois, ou quatre pièces qu’il fallait bien caser dans les mètres carrés existants. Notamment pour vendre la tour E1 à Axa, acquéreur en bloc qui louera ses logements à des prix plafonnés pendant au moins dix ans. Les appartements de E2 la seconde tour ont, eux, été vendus. Les premiers étaient affichés autour de 7000 euros le mètre carré. Prix qu e le promoteur n'a pas hésité à relever , après le départ du camp de migrants installé Porte de la Chapelle. La compacité -qui détermine les surfaces à vendre et donc la rentabilité de l'immeuble- ne s’arrête pas aux portes des logements. Les paliers d’étages comme l’entrée du bâtiment sont aussi très petits, mais ils font illusion, habilement agrémentés d’un jeu de miroirs qui leur apporte de la profondeur.

© Takuji Shimmura

© Takuji Shimmura

24.04.2020
Libération Par Sybille vincendon

Mon logement à l’heure
du confinement

L’institut de réflexion Idheal lance une grande enquête auprès des confinés afin de mesurer comment ils vivent leur domicile à l’heure de l’assignation à résidence et du télétravail. Une expérience en vraie grandeur.

29/09/2020

Bien vieillir sur sa planète

Architectes | Badia Berger
Maîtrise d'ouvrage Maison Alfort Habitat/ gestionnaire Coallia
70 logements| R+2
Maisons-Alfort | 94700
Livraison Juillet 2020

©11h45

C’est à se demander si les EHPA, établissement d’hébergement pour personnes âgées, portent bien leur nom. Si ces structures sont faites pour "héberger" des résidents temporairement, par exemple lors de l’absence d’un proche aidant, ou bien pour "loger" leurs occupants. Si elles peuvent devenir, pour des personnes vieillissantes encore autonomes, un nouveau chez-soi, désirable et agréable à vivre

©11h45

C’est ce qu'a tenté l'agence Badia Bergé avec sa Résidence du Soleil , nouvelle planète du quartier éponyme, une cité de logements sociaux, construite dans les années 50, tout près des berges de la Marne à Maison-Alfort. Le bâtiment construit sur trois niveaux a remplacé un foyer. Il prend la forme d’un pentagone irrégulier, souple, aux angles arrondis. Ici les locataires peuvent meubler leur appartement à leur goût ; inviter chez eux qui bon leur semble ; aller et venir à leur guise ; continuer à vivre leurs passions, comme cet écrivain tout juste septuagénaire rencontré dans le hall du rez-de-chaussée. On n’intègre pas un EHPA contraint par des problèmes de santé ; on s’y installe pour rompre avec sa solitude. Pas pour y mourir, mais pour y vivre, bien. Ce type d’habitat de transition, entre logement classique et établissement médicalisé, semble appelé à se développer. Dès lors, comment concevoir et aménager ces lieux pour que nos aînés se les approprient et s’y sentent bien ? L’architecture peut les aider à y vieillir autrement

Comment être bien chez soi ? L’enquête Aux confins du Logement, menée par Idheal pendant le confinement, apporte trois réponses qui montrent, en creux, ce qui manque aux constructions récentes : plus d’espace, un accès à l’extérieur, de la lumière. La résidence du Soleil semble avoir suivi ces préceptes. La taille d'abord... On y trouve des T1 de 35 m² et des T2 de … m², superficies honorables, complétées par un cellier, utile pour stocker et mieux gérer l’espace disponible. Il faut y ajouter les lieux mutualisés (salle de gym, bibliothèque, salle à manger), qui peuvent être vécues comme des extensions des logements. L'accès au dehors ensuite... Tous les appartements disposent d’un balcon privatif qui ouvre des perspectives sur le parc et les occupants profitent aussi de spacieuses terrasses collectives, orientées plein sud, aux premiers étages ; le jardin est accessible, tout comme le parc public qui s'étend tout autour. Enfin, la lumière... Les fenêtres sont nombreuses et généreuses. Les architectes ont choisi une gamme de couleurs à l'harmonie apaisante: trois teintes de rouge le long des coursives vitrées, le vert du cuivre patiné en façade, le gris texturé du béton sur les terrasses, le bois clair aux entrées des logements.
Les locataires de Coallia, -gestionnaire de la résidence pour le compte de Maison-Alfort Habitat-, paient des loyers de 788 euros par mois pour un T1 et 888 pour un T2. Elevé, le coût de construction, de 2 200 euros par mètre carré s'explique par l'importance des surfaces communes. L’intérêt de la maîtrise d’ouvrage pour le projet a été décisif. La ville a suivi assidûment le chantier, jusqu’au choix du mobilier. Les architectes ne se plaignent pas de cette "intrusion" qu'ils mettent sur le compte de la sensibilité des commanditaires pour l’architecture contemporaine, trop peu souvent partagée, à leur goût, par les maîtrises d’ouvrages et élus.

©11h45

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04/02/2020

La loi SRU n'atteint pas ses objectifs de mixité sociale

Les Echos Elsa Dicharry

Adoptée il y a vingt ans, la loi SRU, qui impose à un certain nombre de communes des quotas de logements sociaux , n'a que partiellement rempli ses missions en termes de mixité sociale. Tel est le principal enseignement d'une étude publiée ce mardi par le tout nouvel Institut des hautes études pour l'action dans le logement (Idheal), et menée par deux enseignants-chercheurs : Kevin Beaubrun-Driant (Université Paris-Dauphine) et Tristan-Pierre Maury (Edhec Business School).

04/02/2020

Le bilan mitigé de la loi SRU, 20 ans après sa création

Le Monde Isabelle Rey-Lefebrve

La loi Solidarité et renouvellement urbains du 13 décembre 2000, a-t-elle, près de vingt ans après sa promulgation, contribué à réduire la ségrégation spatiale des ménages ? Pour l’Institut des hautes études pour l’action dans le logement (Idheal), récemment créé pour être un lieu de réflexion, qui a commandé une étude, le bilan est partagé : la loi SRU a, certes, réussi à mieux répartir géographiquement l’offre de logement social dans les communes urbaines mais pas à combler les écarts de revenus entre quartiers ni à contrecarrer une tendance de fond au creusement de l’inégalité entre enclaves de richesse et de pauvreté.

03/04/2020

Coronavirus : habitat et logement à l'épreuve de la vie confinée

Le Monde Isabelle Regnier

Que l’on ait quitté la ville pour la campagne ou que l’on n’ait pas bougé, le confinement redéfinit notre rapport à l’habitat. Le seul fait de se trouver assigné à résidence conduit à percevoir de manière plus aiguë les qualités et les faiblesses de nos lieux de vie.

29/04/2020

À la maison, le télétravail fait chambre à part

Libération Sybille Vincendon

Les logements, a fortiori quand ils sont exigus, ne sont pas forcément pensés pour le boulot. Comment réorganiser nos lieux de vie quand le travail s’y invite ?

19/05/2020

La politique du logement n'est pas à la hauteur de l'enjeu

Le Moniteur Marie-Douce Albert

Alors que 67 millions de Français étaient assignés à résidence pour cause de crise sanitaire majeure, l’Institut des hautes études pour l’action dans le logement, l’Idheal, lançait une enquête en ligne pour comprendre comment les gens vivaient cette période. Quelque 8 000 personnes ont répondu au questionnaire. Catherine Sabbah, la déléguée générale de l'organisme créé en novembre dernier, voit dans l’après-confinement un moment rare de réflexion collective sur l’habitat et plaide pour une mobilisation générale.

07/06/2020

Confinement : «Aussi grande soit-elle, la maison finit par étouffer»

Libération Sybille Vincendon

Une étude sur la façon dont le confinement a été vécu au regard du logement confirme l'importance des conditions d'hébergement, tout en soulignant la pesanteur incompressible de l'assignation à résidence prolongée.

15/06/2020

Aux confins du logement : des idées simples, dont les acteurs de la ville devraient s’emparer … tout de suite

Confinews Le média du confinement

Alice Chevalier

Plus de place, de la lumière, un accès à l’extérieur… Les résultats du sondage « Aux Confins du Logement » lancé par l’Institut des hautes études pour l’action dans le logement, IDHEAL[1], sont d’une édifiante simplicité. Ils révèlent ce que l’on sait sans trop le dire, mais qui a fini par sauter aux yeux de tous au bout de 55 jours d’enfermement : la taille compte !

30/06/2020

Télétravail : ces entreprises qui se passent déjà de bureaux

La Story - Podcast des Echos Pierrick Fay

Il s'est étendu et popularisé auprès des salariés durant le confinement mais le télétravail est aussi une opportunité de réaliser des économies pour les sociétés qui l'adoptent à grande échelle. Pour « La Story », le podcast d'actualité des « Echos », Pierrick Fay et ses invitées nous font découvrir ce phénomène grandissant des « remote companies », les entreprises sans bureaux.

02/07/2020

Le retour en grâce des immeubles des années 1970

Le Monde Isabelle Rey-Lefebvre

Ils sont souvent jugés moches, parfois détestés. Mais les immeubles des années 1960-1970 sont dotés de grandes qualités que le confinement a permis de redécouvrir. Leurs logements sont spacieux et confortables, deux atouts précieux pendant les deux mois d’enfermement. L’enquête d’Idheal auprès de 8 000 personnes (par questionnaires écrits, du 25 mars au 5 mai 2020) sur le ressenti durant le confinement révèle que ceux qui ont mal vécu cette période vivent à 86 % en appartement, dont 66 % sans espace extérieur.